Ciceron 2

Bon et mauvais usage de l’éloquence


« Il y a une double manière de s’exprimer ; à ce que dit Cicéron, d’un côté par la conversation, de l’autre par le discours soutenu ; il n’est pas douteux que la seconde ait plus de valeur pour acquérir la gloire ; c’est elle que nous appelons l’éloquence ; pourtant il est incroyable de voir à quel point une conversation douce et affable nous concilie les esprits. Il y a, nous le savons, des lettres de Philippe à Alexandre, d’Antipater à Cassandre et d’Antigone à son fils Philippe, trois hommes fort avisés, où ils prescrivent d’attirer les âmes de la foule par une parole bienveillante et de séduire les soldats par des mots flatteurs ; mais, si on tient devant la foule un discours soutenu, on l’enflamme souvent tout entière. Grande est en effet l’admiration que l’on a pour une parole abondante et sage ; ceux qui l’écoutent se croient plus intelligents et plus savants que les autres ; et si, dans un discours, la modestie s’unit à la gravité, il ne se peut rien de plus admirable, surtout quand ils se trouvent chez un jeune homme. Il y a plus d’une sorte de sujets qui exige l’éloquence ; et, dans notre république, beaucoup de jeunes gens ont acquis leur réputation en parlant devant les tribunaux, devant le peuple et devant le sénat ; mais ce qu’on admire le plus, c’est l’éloquence judiciaire ; il y en a deux raisons : elle se compose du discours d’accusation et de la défense, et, bien que la défense donne plus de titres à l’éloge, l’accusation est bien souvent estimée. Je viens de parler  de Crassus : M. Antoine, dans sa jeunesse, a fait comme lui ; c’est une accusation aussi qui a mis en lumière l’éloquence de P. Sulpicius, quand il appela au tribunal un citoyen turbulent et nuisible, C. Norbanus.
Certes, il ne faut pas souvent se faire accusateur et même jamais, sinon dans l’intérêt de l’Etat, comme ceux que je viens de citer, ou pour se venger, comme les deux Lucullus, ou pour défendre des opprimés, comme je l’ai fait en faveur des siciliens, comme l’a fait Jules César Strabon en faveur des Sardes, quand il attaqua Albucius. C’est encore en accusant M. Aquilius que L. Fufius  fit connaître son talent. C’est bon une fois ou du moins très rarement ; s’il en est qui ont à le faire souvent, que ce soit comme service rendu à l’Etat, dont il n’est pas répréhensible de poursuivre sans cesse les ennemis ; et pourtant qu’on y mette de la mesure ! C’est  le fait d’un homme bien dur ou plutôt d’un être qui est à peine homme, de mettre en péril la vie de tant de gens ; non seulement c’est un danger pour celui qui le fait, mais il est bas d’arriver à la réputation avec le titre d’accusateur : c’est ce qui est arrivé à M. Brutus, né d’une famille très noble, fils de celui qui fut le premier savant en droit civil. Il faut se tenir avec soin à cette règle d’action, de ne pas poursuivre un innocent devant les tribunaux quand il y va de sa tête : il n’y a pas moyen d’agir ainsi sans être un criminel ; qui y a-t-il de plus contraire à l’humanité que de tourner l’éloquence, que la nature nous a donnée pour le salut des hommes en un moyen de perdre les honnêtes gens ? Par ailleurs et bien que cela soit à éviter, il ne faut pourtant avoir scrupule à défendre parfois un coupable, pourvu que ce ne soit pas un abominable scélérat : la foule l’exige, la coutume le permet, l’humanité même le demande. Dans les procès, le juge a toujours à se conformer à la vérité ; mais l’avocat a parfois à soutenir le vraisemblable, même si ce n’est pas la vérité ; je n’aurais pas osé l’écrire, surtout dans un livre de philosophie, si ce n’était 
Aussi l’opinion de Panétius, le plus grave des stoïciens. Mais la renommée et le crédit viennent surtout des plaidoiries, et ils sont d’autant plus grands que l’on soutien la cause d’un homme qu’on voit attaqué et poursuivi par des gens puissamment riches, comme je l’ai fait souvent et déjà dans ma jeunesse, en défendant Sextus Roscius Amerinus contre les puissants moyens de Sylla, qui était alors le maître : mon discours , tu le sais, existe encore » 

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